L’Arche Des Abysses

La Cité Sous Roches — Prequel

Préambule :

Quand les démocraties basculent, l’injustice se traduit en guerres et la science devient un enjeu de souveraineté.

Autocraties et dictatures se moquent des lois de la nature et précipitent l’humanité dans le dérèglement climatique.

Alors apparaissent des mouvements de résistance ou même de terrorisme.

Ce prequel est ma réponse aux questions de mes premiers lecteurs.

Ce prequel répond aux questions de mes premiers lecteurs en racontant la genèse de Phénix : l’effondrement politique sur Terre, la clandestinité scientifique, puis la décision de bâtir ailleurs. Clara Baker, Louis Daguet, Guy Ferretti et Gordon Gibbs y affrontent une même contradiction : ce qui paraît nécessaire à leur survie risque aussi de déformer l’idéal qu’ils prétendent sauver.

Chapitre 1 — L’Ombre Sur La Terre

Washington n’était plus qu’une géante de béton sous perfusion militaire. Depuis les fenêtres du taxi qui la menait vers le quartier de Dupont Circle, Clara Baker observait les checkpoints qui sectionnaient les avenues de la capitale. En cette nuit d’octobre 2030, la démocratie américaine achevait de se consumer dans l’indifférence des blindés.

Clara serra son sac à dos contre sa poitrine. À l’intérieur, enveloppé dans une pochette antistatique, reposait le disque dur crypté de sa grand-mère, Wini Baker. Journaliste d’investigation émérite, Wini avait payé de sa vie, un an plus tôt, la découverte d’un protocole classifié du Pentagone : le projet de décret Omnis. À ce moment, sous couvert de sécurité nationale, le gouvernement s’apprêtait à réquisitionner l’intégralité des programmes spatiaux civils internationaux. Depuis sa publication en septembre, la science n’était plus un bien commun ; elle devenait l’arsenal exclusif d’une république en ruine.

Le taxi fut stoppé net peu avant l’intersection de la 19e rue par une file de voitures qui attendaient leur tour pour passer un point de contrôle de la Garde Nationale.

– Tout le monde descend. Contrôle d’identité biométrique, aboyait un officier aux passagers de la voiture.

Clara sentit l’adrénaline glacer ses veines. Elle craignait qu’ils saisissent le disque dur pour l’analyser. Elle se retrouverait sur une liste de personnes à surveiller. Or elle avait besoin de garder sa liberté. Sinon, elle risquait de nuire à son association Science For Nature. Elle ouvrit la portière opposée et se jeta dans la pénombre d’une ruelle latérale. Elle courut dans la ruelle, les poumons en feu, les semelles de ses baskets claquants sur le pavé humide. Un cri derrière elle : « Halte ! » Elle n’eut pas le temps de réfléchir. Une porte dérobée, à moitié cachée par une benne à ordures, s’offrit à elle. Elle l’ouvrit d’un coup d’épaule et se retrouva dans un escalier de service, l’odeur de moisi et de métal rouillé lui sauta au nez. En bas, un couloir faiblement éclairé menait aux sous-sols du centre de conférences. La NASA y tenait un sommet d’urgence auquel participait Louis Daguet. Et elle devait l’y retrouver.

C’est là, dans les boyaux techniques du bâtiment, que sa trajectoire percuta celle de Louis.

L’ingénieur français était adossé à un tableau électrique. Il était livide, avait la cravate de travers, et tenait à la main un badge de sécurité arraché. Il venait de claquer la porte de la salle de conférence. Quelques minutes plus tôt, un homme en costume sombre, l’agent Huxley, lui avait signifié que ses brevets sur les moteurs à propulsion nucléaire pulsée et ses plans d’habitats lunaires modulaires passaient sous le contrôle direct du Département de la Défense.

– Ils ne veulent pas explorer, murmura Louis, les yeux hagards. Ils cherchent à fortifier. Ils envisagent de militariser la face visible pour verrouiller l’orbite terrestre.

Clara, reprenant son souffle, sortit le disque dur de son sac.

– Ma grand-mère est morte pour ce qu’il y a là-dedans, Louis. Ils ne veulent pas seulement la Lune. Le décret Omnis leur permet la destruction de toute science indépendante. Si vous signez leurs accords de transfert, vos moteurs serviront à porter des ogives, pas des laboratoires.

Louis l’observa, frappé par l’urgence et la clarté farouche du regard de la jeune femme. Le bruit de pas lourds résonna dans l’escalier métallique supérieur. Des lampes torches balayèrent les tuyauteries. Huxley et ses hommes descendaient.

– Vous avez un moyen de sortir d’ici ? demanda Louis.

– J’ai le réseau de Science for Nature, répondit Clara dans un souffle. Mais si on part, on abandonne tout.

– Non, rectifia Louis en saisissant fermement son bras pour l’entraîner vers une issue de secours. On sauve ce qui peut l’être.

Ensemble, ils gagnèrent le couloir technique que Louis venait d’emprunter en quittant la conférence. Son badge arraché ouvrit encore une porte de maintenance avant d’être désactivé. Ils débouchèrent dans le parking d’une clinique voisine, abandonnèrent leurs téléphones dans une benne métallique et se fondirent dans la nuit, laissant derrière eux le corps moribond du monde libre. La graine de la colonie Phénix venait de germer dans le terreau de la clandestinité.

Chapitre 2 — Le Jour où les murs tombèrent

Clara suivait Louis en haletant. Ils entrèrent au bas de l’immeuble qui abritait les bureaux d’une clinique. Voyant l’état de sa camarade, Louis la conduisit vers une salle d’attente. Là Clara s’écroula sur un siège. Elle ferma les yeux et se força à respirer pour calmer son angoisse. Mais, au contraire, elle se remémora sa première journée de panique en mars, six mois plutôt.

La pluie de janvier ne tombait pas vraiment. Elle saturait l’air, épaisse et froide. Une bruine qui trempe les vêtements sans qu’on s’en aperçoive… jusqu’à ce que les chaussures collent au sol.

Clara Baker avait dix-huit ans, les doigts engourdis, et une rambarde de pierre froide sous les paumes. Elle se tenait sur les marches du Capitole depuis une heure et demie, assez longtemps pour avoir vu la foule passer de l’agitation à quelque chose d’autre, de plus sombre, de plus concentré.

Sa grand-mère Wini lui avait appris à lire les foules. Pas leurs pancartes ni leurs slogans : les corps. La façon dont les individus s’organisent sans se consulter : ils cessent d’exister pour former quelque chose de plus grand… et de moins prévisible. Wini avait couvert des manifestations pendant trente ans. Assassinée pour ce qu’elle avait vu dans l’une d’elles l’an passé. Clara pensait à elle maintenant, à sa voix qui lui avait dit : « Quand les gens arrêtent de regarder autour d’eux, méfie-toi. »

Les manifestants, sur l’avenue, avaient arrêté de regarder autour d’eux.

Au bout de dix minutes, elle repéra une douzaine d’hommes en treillis. Répartis sur les flancs du cortège, casquettes vissées, oreillettes, ils avaient une démarche trop coordonnée pour être des manifestants.

Elle se rappelle ce journaliste apparu à sa droite, la caméra tremblante et le visage blanc.

– Ils sont organisés depuis des semaines, disait-il pour lui-même. Ce n’est pas spontané… Encore une fois, ils refusent le verdict des urnes.

Clara ne répondit pas. Elle pensait à son père, Richard, qui, ce matin encore, l’avait suppliée de rester à la maison. Sa voix avait eu ce timbre-là. Pas celui de la colère, non : l’autre. Celui, rare, qui la dérangeait plus que tout. La peur calme… et bien plus dérangeante que la colère. Elle avait quand même pris le métro.

Un premier projectile fendit l’air, puis une bouteille explosa contre le pavé. Les policiers reculèrent. La foule, elle, avança.

Un agent surgit à ses côtés et lui agrippa le bras, d’une main ferme.

– Mademoiselle. Évacuation. Vite.

Il la guida à l’intérieur avant qu’elle ait pu protester. Les couloirs du Capitole résonnaient : radios crépitantes, pas pressés, portes qui claquaient. Clara vit une sénatrice, qu’elle reconnaissait des journaux télévisés, courir pieds nus, ses chaussures à talon dans une main, son téléphone dans l’autre.

Quelque chose de tragique émanait de ce spectacle : la peur, et la façon dont elle effaçait les hiérarchies. Tous couraient de la même façon, toute dignité oubliée.

Une explosion sourde fit trembler les fenêtres. Les lumières vacillèrent deux secondes… puis revinrent.

L’agent la poussa vers une sortie de service. Elle descendit les escaliers en se précipitant, déboucha sous la pluie, puis s’arrêta sous un porche, le souffle court, les paumes toujours froides.

Ses mains tremblaient légèrement. Pas de peur, non : elle ne croyait pas que ce soit de la peur. Plutôt ce tremblement particulier… celui qui suit une tension trop longtemps maintenue, comme après un examen difficile… ou une mauvaise nouvelle.

Sur l’avenue, les gyrophares balayaient les façades. Des personnes couraient. D’autres, immobiles, filmaient.

Clara resta sous son porche un long moment, les bras croisés sur la poitrine, le regard vide. Elle pensait à René Dumont et à sa vision qu’il a tenté d’expliquer en vain. Certaines vérités n’existent pas tant qu’elles ne se sont pas produites. Et une fois produites, il est trop tard pour les éviter.

Elle pensa à ces noms qui lui revenaient depuis quelques mois… dans les articles, les forums confidentiels, les newsletters de niche que personne ne lisait. Louis Daguet, cet ingénieur français qui publiait en open source contre l’avis de son institution. Guy Ferretti, ce doctorant de Harvard dont les analyses sur les anomalies radio circulaient avec un avertissement en rouge. Gordon Gibbs, l’astronaute australien.

Elle ne les connaissait pas. Elle ne savait pas pourquoi ces noms lui revenaient, précisément maintenant, sous ce porche mouillé, alors que les sirènes hurlaient au loin.

Elle sortit son téléphone, ouvrit une note vierge, et écrivit : « Si les murs peuvent tomber, que reste-t-il ? »

Puis elle se mit en marche vers le métro, le col relevé contre la bruine. Une certitude neuve l’habitait : elle venait d’écrire les premiers noms d’une liste… une liste qui finirait par la dépasser.

Quand elle reprit ses esprits, Louis la secouait gentiment :

– Clara, ça s’est calmé, je n’entends plus les sirènes. Nous pouvons y aller.

Elle ne répondit pas, encore quelques secondes et une respiration profonde puis elle se leva et le regarda en face :

– Louis, les piliers de la démocratie s’effondrent nous devons construire ailleurs.

Chapitre 3 — Les Sentinelles Du Signal

Genève, décembre 2031.

Derrière la façade d’une ONG environnementale de l’avenue de France, l’association Science for Nature offrait une couverture idéale aux parias de la nouvelle ère scientifique. C’est là que Clara Baker et Louis Daguet cachaient Guy Ferretti, l’astrophysicien dont les serveurs venaient d’être saisis à Harvard.

Dans la pénombre du laboratoire improvisé, Ferretti fit défiler une série de données brutes sur un moniteur. Une onde sinusoïdale d’une régularité absolue brisait le bruit de fond cosmique.

– Une fréquence de 1,420 gigahertz, murmura Ferretti, la voix blanche. La raie de l’hydrogène. Mais ce n’est pas un pulsar. C’est une signature artificielle localisée. La source émet depuis les environs de Jupiter. Elle disparaît selon un cycle d’environ trois jours et demi, compatible avec la période orbitale d’Europe autour de la géante gazeuse. Quelque chose dort là-bas. Et le Pentagone ne va pas tarder à intercepter le signal. Si Huxley met la main dessus, cela deviendra un secret militaire classifié.

Louis Daguet croisa les bras, un sourire froid aux lèvres. Contrairement à Clara, la panique ne l’effleurait pas. Il y voyait une opportunité.

– Alors, nous allons leur offrir ce qu’ils veulent, dit Louis. Mais à notre manière.

L’ingénieur projeta sur le mur une carte topographique lunaire confidentielle, issue des derniers relevés de reconnaissance automatique de la NASA.

– Dans trois mois, la mission logistique Artemis part pour la Lune. Elle est commandée par Gordon Gibbs, un astronaute pragmatique avec qui j’ai développé les prototypes de moteurs ioniques. Gordon est dans notre camp : il a vu la militarisation de son agence et refuse de devenir un simple pion du Pentagone. Nous avons conçu un plan.

Clara se rapprocha du mur, intriguée par le calme de l’ingénieur.

– Quel plan, Louis ? Tu es surveillé par les services d’Huxley. Comment comptes-tu approcher une rampe de lancement ?

– Huxley n’est qu’un bras armé, un cadre intermédiaire obsédé par la sécurité territoriale. Il faut viser plus haut. Gordon a l’oreille de David Lee, le patron de la NASA. Il a obtenu une mission de reconnaissance et aussi que je l’accompagne. Nous allons orchestrer une supercherie scientifique. Officiellement, la mission de Gordon doit chercher un site d’implantation qui pourrait convenir à l’installation d’une base lunaire américaine. Nous profiterons de cette mission pour chercher un second site, au cœur du cratère Daedalus sur la face cachée.

Louis pointa une zone d’ombre sur la carte, une gigantesque cavité basaltique souterraine révélée par les radars thermiques.

– Une fois en orbite de retour, Gordon transmettra un rapport crypté directement aux généraux du Comité des Chefs d’État-major, en court-circuitant la branche d’Huxley. Le message sera simple : la face cachée présente des anomalies structurelles majeures, et les renseignements indiquent que le programme spatial chinois s’apprête à y poser une base permanente.

Un silence se fit dans la pièce. Clara comprit immédiatement le coup de génie — et l’immense danger — de la manœuvre.

– Vous utilisez la paranoïa géopolitique contre elle-même, souffla-t-elle.

– Exactement, acquiesça Louis. Nous allons leur vendre l’occupation immédiate de Daedalus comme une urgence de sécurité nationale pour contrer Pékin. Les autorités supérieures nous donneront carte blanche, les budgets et la protection légale. Phénix ne serait pas officiellement une base rebelle. Sous couvert d’un programme multinational de survie lunaire, elle obtiendrait des budgets, des autorisations et une protection administrative. Seul un cercle restreint connaîtrait l’existence de Daedalus et la véritable ampleur de la colonie ; pour les autres, les travaux seraient dispersés entre plusieurs expériences scientifiques sans lien apparent.

Clara fixa les contours de la cavité lunaire. C’était un pacte avec le diable. Ils allaient construire leur sanctuaire éthique à l’intérieur même de la machine militaire qu’ils fuyaient, protégés par le mensonge le plus audacieux du siècle.

– Les colons aussi participeront aux financements. Puisqu’ils s’engageront à tout laisser derrière eux.

– Et si les généraux découvrent qu’il n’y a aucun Chinois en route pour Daedalus ? demanda Ferretti.

Louis se tourna vers l’astrophysicien, les yeux brillants d’une détermination glaciale.

– Mais les Chinois ont déjà étudié la face cachée de la Lune à plusieurs reprises. Ils y ont peut-être des projets. Avant que la CIA ne vérifie l’information, nous aurons obtenu la protection politique nécessaire pour lancer l’étude de Daedalus. Et, depuis cette base, nous pourrons préparer une mission vers Jupiter afin de découvrir ce qui émet ce signal.

– Pourquoi tu n’associes pas les Français ? Cela ralentira les Américains et nous garantira une petite marge d’autonomie.

– Tu as raison Guy, mais je crois qu’il est préférable d’associer l’ESA.

Clara intervint :

– Plus nous aurons de parrains mieux c’est. Alors, faites le tour de vos relations et commencez par les appeler.

Le plan était scellé. L’exode n’était plus une fuite désespérée, mais une infiltration de haute voltige.